La campagne des élections présidentielles achevée, le diagnostic est confirmé : la France se fracture contre le discours populiste et nationaliste qui embourbe notre pays dans la haine et la violence, les mensonges et l’ignorance.

Malheureusement ce n’est pas nouveau et nous assistons à une contamination, pleinement assumée, d’une partie grandissante du spectre politique mais aussi syndical. La société civile, ce socle qui a tant fait pour la cohésion de notre pays, pour réduire les fractures que l’Etat n’a pas su traiter est, elle aussi, touchée par le discours populiste et nationaliste.

Les contre-vérités et les injures d’un jour de la famille Le Pen et d’élus FN, les outrances et le vocabulaire guerrier des sarkozystes quelques semaines après l’élection de François Hollande, les discours hystériques du Front de gauche, du PC et de la CGT sur la loi El Khomri, les abus de langage de Dupont-Aignan qui veut « libérer la France et les Français » … sont certes graves car ils forgent et donnent corps au national-populisme à la française. Mais le pire, le plus destructeur et parfois l’irréparable c’est l’accumulation insidieuse dans les esprits de la France. Jour après jour, année après année ces mots qui distillent les petites et les grandes haines, ces certitudes qui développent l’intolérance, ces mensonges qui discréditent les hommes et les institutions… changent les comportements des « ordinaires », de la femme et de l’homme de la rue. Chacun campe de plus en plus sur ses certitudes, la parole raciste et antisémite se libèrent.

Les plus sombres périodes de l’histoire nous enseigne qu’il est plus facile d’enfermer chaque individu dans des certitudes qui mobilisent son potentiel de rancoeur en faisant appel à des réflexes simples comme chercher des boucs-émissaires à ses difficultés : l’Europe, les partis traditionnels, les émigrés, la finance internationale, les institutions multilatérales… Ensuite, il suffit d’accoler un slogan également simple à répéter : « Fermer les frontières », « Libérer la France », « On a piétiné notre code du travail », « Sortir de l’Europe », « La droite et la gauche tous pourris, tous pareil » …

Notre mémoire doit nous aider à éviter le pire. Le peuple de Yougoslavie, qui a vécu, plus que tout autre peuple d’Europe, la mixité des mariages, le mélange d’hommes et de femmes d’origines, de religions, de cultures différentes, n’a pas pu résister à dix ans d’un discours populiste et nationaliste initié par le serbe Milosevic et relayé par ses homologues croate et bosniaque. Le drame humain qui s’en est suivi ainsi que l’anéantissement économique de cette région résultent directement d’un discours populiste qui isole du reste du monde. Aujourd’hui encore, et pour de nombreuses années, les peuples de ces nouveaux Etats reconstruisent difficilement leur économie et les liens qui doivent les réunir, et sont condamnés au silence sur les questions européennes et internationales qui concernent directement leur avenir.

Pendant cette guerre, historiens, philosophes, intellectuels, journalistes, militants politiques de France, décryptaient et analysaient méticuleusement la situation. La montée du populisme dans cette région était disséquée au jour le jour.

Aujourd’hui, alors que nous vivons des processus similaires sur notre territoire, où sont les voix qui devraient s’exprimer et s’engager réellement contre ce poison ?

Pour la première fois dans une élection présidentielle française, l’un des principaux leader populiste du pays, M. Mélanchon, a hésité à reconnaître le résultat des élections au soir du premier tour. Ses sous-entendus, ses slogans simplistes qui ne peuvent que se traduire par plus de violences et d’outrance, le place résolument dans la même stratégie que le Front national. Quand il dénonce des soupçons de tricherie électorale, un quinquennat « le plus calamiteux de la Ve République », « la France, cette République bananière », quand il renvoie dos à dos les deux candidats du deuxième tour en disant qu’il ne peut choisir « entre la peste et le choléra », il n’est plus dans l’ambiguïté comme l’expriment la plupart des observateurs. Il a engagé une stratégie reposant sur les mêmes ressorts que le Front national pour conquérir le pouvoir.

Lorsque le 8 mai, devenu aujourd’hui la commémoration de la volonté de construire un avenir européen de paix, la CGT et FO, que l’on sait largement traversés par les courants populistes de droite comme de gauche, réunissent quelques milliers de personnes pour demander la démission du nouveau Président (pas encore en poste) et le retrait de la loi El Khomri sous une bannière « En marche vers la guerre sociale », nous avons la démonstration de l’hystérie qui gagnent une partie de la société civile.

Toutes celles et ceux qui distillent depuis des années la désespérance haineuse devront un jour rendre des comptes aux hommes et aux femmes de notre pays, souvent en souffrance, auxquels ils apportent que ressentiment, colère et impuissance sans avoir produit un début de réponse à leurs difficultés.

Nous savons très bien, nous qui participons à réformer notre pays depuis des décennies par notre action quotidienne au sein de la société civile, que l’élection du nouveau Président et celle de la nouvelle Assemblée Nationale ne feront pas disparaître par enchantement les ravages du discours populiste, ni le terreau sur lequel il se nourrit, notamment le chômage et la pauvreté.

Nous connaissons aussi les efforts, sans précédents, d’organisations de la société civile qui collectivement ont construit des argumentaires pour contrer la montée du nationalisme, de responsables religieux appelant à la rencontre, à l’accueil de l’étranger et à retrouver le chemin de l’écoute et de la tolérance… Pourtant, nous savons qu’il nous appartient d’aller plus loin pour faire progresser notre vision de l’avenir de l’humanité, notamment sur 4 points :

  • Défendre pied à pied les résultats que nous obtenons et expliquer (à ceux qui doutent et pas aux convaincus) en quoi ils réduisent les inégalités et la pauvreté dans tous les domaines : les retraites, l’accès aux soins, les conditions d’emploi, les inégalités hommes-femmes, les solidarités concrètes dans les quartiers, en Europe et dans le monde …
  • S’opposer collectivement et sans ambiguïté, à la parole publique violente qui divise, aux contre-vérités, aux propositions qui nous isolent, aux slogans vide de sens et dangereux : « moins d’émigrés, moins d’Europe, moins de mondialisation, plus de frontières… ».
  • Faire le pari de la connaissance et de l’émancipation. Cela demande un effort, celui de s’informer, de comprendre notre environnement proche et lointain, européen et international. Seule cette « volonté de la connaissance » permet de construire sa pensée personnelle et son action collective.
  • Exiger que les moyens de l’Etat se concentrent pour favoriser l’égalité d’accès aux savoirs et à la formation pour chaque enfant et chaque jeune, pour permettre à chaque personne de vivre décemment de son travail et pour développer les solidarités vers celles et ceux qui en ont besoin.

Nous pouvons redonner espoir et confiance. Pour cela, rapprochons-nous de ceux qui sont capables de présenter les résultats tangibles de leur action qui changent réellement la vie. Et éloignons-nous de ceux qui utilisent leur parole à stigmatiser plutôt que rassembler, à enrôler les esprits par de petites phrases chocs plutôt que de proposer des voies d’action. Ceux-là enfantent de la « violence quotidienne » et la « haine ordinaire » qu’il deviendra de plus en plus difficile à juguler.

Participer à notre destin collectif en connaissance des réalités qui nous entourent, choisir l’émancipation plutôt que l’asservissement des slogans, c’est certainement la plus belle aventure qui peut nous arriver.

 

Philippe Pinglin

Syndicaliste CFDT

Auteur de Le pari de la liberté , aux éditions de l’Atelier