Depuis 1989, avec l’affaire des deux collégiennes voilées de Creil, notre laïcité est mise à mal par la montée en puissance des expressions d’appartenance et d’allégeance d’ordre religieux. Dans le monde du travail, depuis plusieurs années, on observe également la poussée du communautarisme islamiste qui revendique des droits particuliers et provoque nos usages en remettant en cause notre « vivre ensemble ». De nombreux exemples le démontrent. En voici quelques-uns :

En 2000, chez Servair filiale d’Air France sur l’aéroport de Roissy[1], la salle de sport avait été transformée en salle de prière, par des musulmans pratiquant un islam rigoriste, la seule réponse de la direction a été de fermer la salle pour ne pas affronter le problème.

En 2008, débute l’affaire de la crèche Baby Loup, un établissement associatif privé à Chanteloup-les-Vignes. Une salariée de la crèche au motif qu’elle porte un foulard islamique, alors que le règlement intérieur impose le respect des principes de laïcité et de neutralité au personnel, est licenciée. En juin 2014, après de multiples rebondissements juridiques, l’Assemblée plénière de la cour de cassation rejette la demande d’annulation de la salariée, et confirme de fait le licenciement. En 2016, un nouvel article est introduit dans le code du travail et autorise les entreprises à inscrire le principe de neutralité dans leur règlement intérieur. Le 14 mars 2017, la cour de justice de l’Union Européenne autorise, sous certaines conditions, les entreprises privées à interdire le port du voile à leurs salariées.

En 2011 sur l’aéroport de Roissy, sous la pression d’un responsable CGT du CE d’Air France, un restaurant au terminal 2F, se met à servir de la viande exclusivement halal sans en avoir informé ses clients[2]. « On ne peut en aucun cas imposer dans le dos du personnel des coutumes religieuses », s’insurge un responsable syndical de la CFDT qui dénonce une dérive communautariste. Des militantes de ce syndicat, qui distribuent des tracts à l’entrée du restaurant pour dénoncer cette dérive, se font bousculer.

En juillet 2012, une autre affaire fait le buzz dans les médias. Quatre animateurs, d’une colonie de vacances de la mairie de Gennevilliers[3], pratiquant le ramadan sont suspendus, au motif qu’ils pouvaient mettre en cause la sécurité des enfants pendant les transports. En effet, quatre ans auparavant, une animatrice qui pratiquait le ramadan avait fait un malaise alors qu’elle conduisait un véhicule accompagné d’enfants, ce qui avait entrainé un blessé. Devant le bruit provoqué par cette affaire et la polémique avec le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), la mairie finit par faire marche arrière.

En 2013, à la RATP, au dépôt de bus de Nanterre[4], les conductrices sont victimes de discriminations sexistes du fait d’un groupe de conducteurs musulmans intégristes qui refusent de serrer la main des femmes et de leur succéder à la conduite des bus, lors des relèves. D’autres dépôts (Pleyel, Charlebourg, Point du Jour, etc.) sont également concernés. L’absence de réelle prise en charge de cette situation par la direction et les organisations syndicales de la RATP, tétanisées par la crainte d’être accusées d’islamophobie, va donner du grain à moudre au FN et au site « Riposte Laïque » phagocyté par l’extrême droite.

Par ailleurs, la loi d’août 2008 sur la représentativité syndicale qui fixe un seuil de 10% pour être représentatif, peut encourager certaines sections syndicales, confrontées à d’importantes populations de salariés « musulmans », à pratiquer un certain clientélisme communautaire. La tentation est d’autant plus grande dans certains secteurs de la sous-traitance où s’observent des recrutements à caractère ethnique. On peut citer notamment l’exemple d’une section syndicale FO de PSA qui distribuait en 2011, sur les sites d’Aulnay, Saint-Ouen et Poissy, deux calendriers[5] au personnel, l’un grégorien et l’autre musulman. Dans ce dernier figurait notamment, l’horaire des prières et des conseils pour les ablutions.

En 2014[6], pour avoir fait fermer un local transformé en salle de prières par des musulmans pratiquant un islam rigoriste, Samuel Mayol[7], un Maître de conférences à l’IUT de Saint-Denis est victime de plusieurs menaces de mort et d’agressions. Cette affaire aura de multiples rebondissements juridiques jusqu’en novembre 2016.

A l’heure où le Front National instrumentalise les lois sur la laïcité pour stigmatiser la religion musulmane, tout en refusant de remettre en cause la loi sur le concordat (régime spécifique à l’Alsace-Moselle en vigueur depuis 1802, qui reconnaît et organise les cultes catholique, luthérien et israélite), il n’est pas inutile de rappeler ces nombreuses attaques insidieuses ou brutales contre la laïcité dans le monde du travail, si on ne veut pas être contraint de reconnaître que « le FN pose les bonnes questions, mais leur donne de mauvaises réponses »[8].

D’autres personnalités politiques ne sont pas en reste pour remettre en cause la laïcité, à l’exemple de Nicolas Sarkozy et de sa fameuse « laïcité positive » lors de son discours de Latran en 2007, contre les instituteurs et la laïcité : « Dans la transmission des valeurs et des apprentissages, de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur. »[9].

Autre exemple, le 17 mars 2017 sur RTL[10], Benoit Hamon – candidat à l’élection présidentielle – déclarait : « Si les filles peuvent se rendre au lycée en minijupe, cela doit être également permis aux filles portant le voile …/… C’est ça la laïcité ! ». Une telle déclaration va à l’encontre de la charte de la laïcité à l’école, publiée le 09 septembre 2013 par Vincent Peillon, ministre de l’éducation nationale de l’époque, qui précise notamment: « Le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdite. » De plus, cette déclaration est une remise en cause des principes de la laïcité qui garantissent la liberté de conscience, en protégeant la liberté de croire ou de ne pas croire. C’est dans la neutralité que l’école assure le respect de la liberté de conscience des élèves au travers de la loi n° 2004-228 du 15 mars 2004. Celle-ci encadre et interdit les signes religieux ostensibles, c’est‑à‑dire les signes et tenues dont le port conduit à se faire reconnaître immédiatement par son appartenance religieuse. Ces signes – le voile islamique, quel que soit le nom qu’on lui donne, la kippa ou une croix de dimension manifestement excessive – n’ont pas leur place dans l’enceinte des écoles, collèges et lycées publics. Cette loi s’applique aux élèves, sachant que les personnels de l’éducation nationale sont d’ores et déjà soumis au principe de stricte neutralité que doit respecter tout agent public.

Ce candidat à l’élection présidentielle, semble avoir une vision à géométrie variable des principes de la laïcité et du principe de protection des mineurs dans les établissements scolaires! D’autre part, c’est également oublier un peu vite que la minijupe est une liberté acquise par les femmes, alors que le voile, qu’il soit « choisi » ou imposé, est le signe d’une soumission religieuse et à l’ordre patriarcal !

Aujourd’hui, il est paradoxal de constater, qu’après l’avoir combattue pendant des siècles la droite et l’extrême droite brandissent cette laïcité comme un « glaive », au service de la domination chrétienne contre l’islam. Récemment, Marine Le Pen[11] déclare vouloir modifier la constitution pour pouvoir mettre des crèches dans les mairies. Pendant ce temps, la gauche peine à avoir une position claire et nette sur la laïcité et se déchire pour savoir si s’en servir comme « bouclier »  ne ferait pas monter le racisme.

Devant ces différents phénomènes, les directions des grandes entreprises et l’Etat ont commencé à s’organiser, en produisant notamment des chartes de la laïcité et des guides sur le management du « fait » religieux dans les entreprises et les administrations, par exemple, la RATP, la CNAF, l’Education Nationale etc. La SNCF, pour sa part, a édité une charte de la laïcité et intègre la laïcité dans ses contrats de travail. De leur côté, l’Observatoire de la laïcité a édité un guide en 2015 et le Ministère du Travail a mis en ligne en février 2017, un guide du « fait » religieux pour les entreprises privées. La CFDT a également édité en 2015, son propre guide pour ses militants.

Afin de répondre à ce danger de remise en cause de notre « vivre ensemble » qui nous menace et qui – faute de réponse adéquate de la gauche – alimente les thèses du Front National, ces différents outils doivent être absolument accompagnés par des formations en direction des cadres des entreprises, mais également en direction des militants des organisations syndicales. Cela doit également faire l’objet de lucidité et de courage de la part des élus politiques et des responsables syndicaux, afin de ne pas rester dans le flou et l’ambiguïté ! Car en finalité, petit à petit, c’est le tissu républicain qui se détricote.

Philippe Goullieux

[1] Magazine Marianne 08/01/2016
[2] Le Parisien 13/07/2011
[3] Libération 31/07/2012
[4] Les Echos 25/02/2013
[5] Le Parisien 05/02/2011
[6] EducPros.fr 20/05/2014
[7] Le Figaro 11/02/2015
[8] Laurent Fabius 1984
[9] Le Monde 21/12/2007
[10] Causeur.fr 20/03/2017
[11] BFM.TV 04/04/2017